Hey Niti Marcelle Mueth, qui es-tu ?

11800747_10153062456558181_742616708_o

Au téléphone, j’entends la tonalité. Ça décroche. Il y a six heures de décalage horaire entre Paris et Montréal. « Bonjour, serait-il possible de parler à Niti, s’il vous plaît? ». À l’autre bout du fil, je découvre une voix douce et cet adorable accent du Québec. C’est elle. Notre entretien peut débuter.

Selfportrait_Niti Marcelle Mueth_Gladys_Dit

Autoportrait de Niti Marcelle Mueth

J’ai découvert Niti Marcelle Mueth sur Instagram. L’une de ses créations sur l’appropriation culturelle a fait le tour de la toile, après quelques relais dont celui d’AfroPunk. Le message est fort. Le trait affûté. Pourtant, au téléphone, surprise. Mon interlocutrice a l’air toute jeune. Mon impression se confirme après quelques instants. « J’ai 20 ans. Je suis allée au lycée en graphisme et à l’université en multimédia. Je viens de finir en avril, mais je ne compte pas y retourner. Je me consacre à ma carrière. ». Elle sait déjà ce qu’elle veut. Née le 19 décembre 1995, Niti dessine depuis qu’elle peut tenir un crayon. « Les gens voyaient que c’était ce que je ferai dans la vie. Mais ce n’est pas évident d’être d’origine haïtienne et camerounaise et de dire à ses parents « Je veux être artiste ». J’ai dû faire mes preuves. » Au début, elle dessine naïvement à la maison, puis à l’école. On l’encourage. Quelques années plus tard, les choses deviennent sérieuses. « Avant le collège, ma mère ne voulait rien savoir. En Haïti, les artistes vendent leurs œuvres dans la rue. Quand les parents n’ont que cette vision de l’art, ils se disent que ce n’est pas ce qu’ils veulent pour leur enfant. Ils ont découvert à travers mes expositions qu’il y a de vraies perspectives de carrière ».

Niti vit encore chez ses parents. Son père est plutôt cool. « Il n’a pas la mentalité africaine, c’est un Québécois… Il tente de m’encourager. Il est plus ouvert et compréhensif, » raconte-t-elle. Sa mère veille au grain, mais c’est aussi la base du foyer. « Je connais beaucoup plus mon côté haïtien. Ma mère nous a tout appris, notamment la langue. Trois-quarts de mes amis sont Haïtiens. Il y a beaucoup de Congolais, mais peu de Camerounais ici ».

Alors que ses camarades de classe suivent encore leurs cours de graphisme à la fac, Niti développe sa petite entreprise. Elle est conseillère en gestion de marque chez Fous de l’île Kombucha, une marque de thé bio, travaille comme indépendante et développe ses projets personnels. « Ma première expo, je l’ai faite sur le thème de la diversité. Ce sujet me touche personnellement. C’était difficile pour moi durant mes études. J’étais la seule noire. On me posait des questions sur mes cheveux. Sur mes origines, » explique-t-elle. « Je trouve que c’est important de se sentir accepté et à sa place. Être fière de ses origines ». À travers ses œuvres, elle veut montrer un autre visage de notre société. « Je suis une femme noire. Je suis une artiste. Ce n’est pas évident. Il faut toujours en faire plus. Je veux que les autres femmes noires se sentent inspirées. » Si Beyoncé chante Run The World et demande à la gent féminine de se mettre en ordre de marche dans Formation, la star américaine ne l’inspire pas plus que cela. Niti est plutôt Kendrick Lamar. « Son dernier album m’a ouvert les yeux. Il dit tout haut ce que les gens disent tout bas. Tout le monde veut être comme nous, mais personne ne veut être nous. Quelle que soit notre couleur, il faut s’entraider, » ajoute-t-elle.

bey_Niti Marcelle Mueth

 La jeune artiste semble aujourd’hui sûre d’elle, ce ne fut pas toujours le cas. Introvertie, elle a des difficultés à trouver sa place. « Ce n’était pas évident de me faire des amis. Les gens m’intimidaient. Je ne peux pas dire pourquoi ils ne m’aimaient pas. Je n’étais pas différente des autres. Aujourd’hui, tu vois ma différence à travers mon style. Ma confiance en moi. Je ne me sentais pas à ma place, » indique Niti. Petit à petit, elle finit par s’accepter et son don lui permet de gagner en confiance. Mais l’école, ce n’est pas du tout son truc. Après le lycée, elle souhaite arrêter. « J’étais diplômée. Je voulais me consacrer à ma vie et à ma carrière. Gagner en expérience. Mes parents voulaient vraiment que j’aille à l’université. Ils m’ont forcé. J’y ai appris beaucoup, mais je voulais juste en finir. Je ne suis pas trop une fille d’école ». Elle y passera tout de même un an. « Ce n’est pas que je n’aie pas besoin de l’école. On apprend toujours dans la vie. Aujourd’hui, je me consacre à mon métier. Ça marche de mieux en mieux. Je sens que je peux aller encore loin. Lorsque j’allais à l’école, je n’avais pas le temps de faire de logos, d’avoir des contrats. Autant en profiter » conclut-elle sur le sujet. J’ai alors tenté de comprendre son processus de création et c’est finalement très simple et organique. « Quand je me lance dans la création, je fais ça sur le coup. En général, je vais sur Tumblr. Il y a des citations ou des photos qui m’inspirent un dessin ou une image. Mon processus est très spontané ». Et quoi qu’il en soit, un sujet central revient : la place des femmes noires. « Mon expérience de femme noire n’est pas évidente. Beaucoup de personnes sentent que ça ne l’est pas. Elles ne peuvent pas exploiter leur côté créatif. Être un homme dans notre société est plus facile ». Être un homme, oui, mais elle y met tout de même des nuances. « Être un homme noir, c’est sûr que c’est moins évident. C’est plus facile d’être un homme tout court. Si l’on fait une hiérarchie, l’homme blanc est en haut. Si l’on prend les hommes et les femmes, sans distinction de couleur, l’homme est toujours en haut ». Alors Niti souhaite faire en sorte que les femmes, et plus précisément les femmes noires soient mieux représentées partout, surtout dans les musées. « Selon les statistiques au Canada, plus de 80 % des artistes exposés dans les musées sont des hommes blancs. Parmi les 20 % restants, 70 % sont des hommes d’autres cultures. Et le reste, ce sont des femmes blanches. Il n’y a pas de femmes noires exposées dans les musées canadiens ». Intéressant, surtout lorsque l’on comprend que Niti n’a pas pour ambition d’exposer dans un musée, mais plutôt de s’exprimer sur Internet. « J’essaye d’avoir mon propre style. Je ne veux pas que ce soit excentrique mais coloré. C’est fait pour le Web. 90 % des choses que je crée sont numériques. »

Aujourd’hui, Niti rêve de quitter Montréal et la maison familiale pour découvrir le monde. Pourquoi pas le Brésil ou le Japon. De ses cultures haïtienne et camerounaise, elle voudrait aussi en savoir plus. « J’aimerais y aller un jour. Je ne peux pas dire que ça influence mon art, mais ça influence ma mentalité, ma façon d’être ». Si elle ne prend pas de billets d’avion, alors peut-être réalisera-t-elle son autre rêve, ouvrir un bistro. Elle se voit bien proposer des plats métissés quelque part entre le Québec et l’Afrique. « Ma seule passion est l’art. On peut classer la cuisine comme une forme d’art, » activité qu’elle a apprise en observant ses parents. « Le plaisir immédiat » comme elle explique si bien. Je ne sais pas pour vous, mais je suis déjà prête à m’asseoir à sa table 🙂

Tara Rose GladStone

Son site : http://nitimueth.com

 

Gladys
Gladys

lover & lifestyle blogger when I have some time

Related Posts
blog_gladysdit_photo-jamie-street

Discussion about this post

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *