Roadtrip #2 – Il était une fois, le NMAAHC

nmaahc-facade

Le 28 août 1963, plus de 250 000 Américains se retrouvent devant le Lincoln Memorial pour écouter un homme raconter son rêve : il s’appelle Martin Luther King. Aujourd’hui, à quelques pas de là, le National Museum of African American History and Culture (NMAAHC) a ouvert ses portes le 24 septembre 2016. Il ne s’agit pas d’un simple musée, mais d’un symbole.

 

Lorsque l’on regarde le musée, la première personne à laquelle on pense généralement, c’est son architecte le Britannique d’origine tanzanienne, David Adjaye. Mais ce n’est pas grâce à lui, si le musée a finalement vu le jour. Il ne s’agit pas non plus de Barack Obama, le combat s’est joué bien avant son investiture à la Maison Blanche. Si le NMAAHC est si beau et majestueux dans le National Mall de Washington, c’est grâce à la persévérance d’un homme de l’ombre : Lonnie G. Bunch III, le Directeur du musée. Comme l’indique le New York Times, il y a 11 ans il était un directeur de musée, sans structure. Autant dire que le projet était loin d’être gagné et c’est cette histoire passionnante, que je propose de vous raconter (en accéléré).

NMAAHC

 

Un long combat politique

Il y a plus de cents ans, des vétérans noirs de la guerre civile américaine lancent cette idée folle. Mais elle reste au stade d’idée. Durant de longues années, cette même idée est débattue au congrès et au Sénat. Elle est régulièrement retoquée. En 1994, après de nombreuses discussions, le projet est enfin validé. Le sénateur Jesse Helms, opposant au projet, prévient « Pourra-t-on dire non aux hispaniques, et aux prochains et aux suivants ? ». Si l’idée est acceptée, ce n’est qu’en 2003 que le président George W. Bush l’autorise définitivement. C’est le début d’un long combat pour Lonnie G. Bunch III et son équipe avant l’ouverture des portes du NMAAHC et son inauguration par le Président Barack Obama, le 24 septembre 2016.

« Créer un musée national qui met en lumière tous les côtés sombres de l’expérience américaine ne s’est pas fait sans quelques défis de taille. Le travail a sérieusement commencé en juillet 2005. Le musée avait une « équipe » de deux personnes ; aucune idée de l’endroit où il serait localisé ; pas de bienfaiteurs ; aucun architecte, pas même une vision architecturale ; pas de collection ; et le challenge de lever des centaines de millions de dollars. »

– Lonnie G. Bunch III, Directeur du NMAAHC

Passer du rêve à la réalité

Tara Rose GladStone

L’enjeu : trouver de l’argent, beaucoup d’argent. Il faut sécuriser des centaines de millions de dollars du congrès, sous contrôle des républicains à l’époque. Mais surtout trouver des donateurs privés. Pour cela, une stratégie est mise en place : fédérer. Le musée sera une institution pour l’ensemble des Américains, mais il racontera l’histoire sous le prisme de la communauté noire américaine. Une histoire faite d’injustice et d’oppression. Pour rassembler et éviter les débats, il inclut des personnalités de tous bords politiques au sein du conseil d’administration comme Laura Bush et Colin L. Powell.

Maintenant, comment faire vivre un lieu qui n’existe pas encore ? Pour sensibiliser les donateurs, il faut que le NMAAHC soit « réel ». La première exposition s’intitule « Slavery at Jefferson’s Monticello : Paradox of Liberty ». Elle débute le 27 janvier 2012, dans la NMAAHC galerie au sein du National Museum of American History à Washington, en partenariat avec le Thomas Jefferson Foundation de Monticello. Cette exposition présente l’implication du troisième Président américain, rédacteur de la Déclaration d’Indépendance, dans l’esclavage. Différents documents et objets sont rassemblés. On découvre la vie de six familles d’esclaves sur la plantation à Monticello. Derrière la statue du Président Jefferson, un mur et 612 noms d’esclaves dont il était propriétaire. Il s’agit d’un sujet sensible, mais l’objectif de l’équipe est de présenter l’Histoire et ses paradoxes. Elle en est truffée. Le NMAAHC lance un site et de nombreuses expositions hors les murs. Point de départ d’une immense levée de fonds, avec Kenneth I. Chenault, directeur général d’American Express, aux commandes.

 

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À force de persuasion, le musée lève 540 millions de dollars, dont 270 millions de fonds privés, le reste est financé par l’État américain. Parmi les donateurs le basketteur Michael Jordan (5 millions de dollars), Oprah Winfrey (21 millions de dollars), Bill & Melinda Gates Foundation (10 millions de dollars), The Rhimes Family Foundation (10 millions), mais aussi American Express, Boeing, General Electric*. L’initiative inédite mobilise toute la communauté via les églises, les fraternités, les sororités. Une première ! Tout le monde apporte sa pierre à l’édifice. Au-delà de l’argent, un musée existe grâce à sa collection. Une campagne est lancée, dont un tour dans 15 villes américaines avec un thème « Sauvons nos trésors afro-américains ». Le musée détient aujourd’hui plus de 40 000 objets comme une robe de Rosa Parks, des chaînes d’esclaves, des livres ayant appartenu à des personnalités ou le cercueil de l’adolescent Emmett Till. Il s’agit de l’un des moments les plus émouvants du musée. Il est retrouvé défiguré, les yeux arrachés, du fil barbelé autour du coup et noyé vivant… Pourquoi ? Pour avoir sifflé la femme d’un épicier blanc dans le Mississippi des années 50. L’histoire de ce jeune homme rappelle celle plus récente de Trayvon Martin. Dans cette mauvaise histoire aussi, les meurtriers finissent acquittés. Emmett Till avait 14 ans.

En parallèle de la recherche de donateurs, un autre combat est en marche. Initialement, on refuse que le musée soit localisé dans le Washington National Mall. Lieu central où se trouvent les plus importants musées et monuments de la ville. Après beaucoup de lobbying, l’autorisation est finalement donnée, symboliquement trois semaines après l’arrivée de Barack Obama au pouvoir.

Lonnie G. Bunch III de conclure dans une récente interview « Je savais que ce serait difficile, mais je ne savais pas combien ce serait difficile ». Il l’a fait ! Il aura fallu plus de 15 ans, pour que le projet voit le jour après sa validation et beaucoup plus pour que l’idée soit acceptée.

 

 

 

Grâce à Lonnie G Bunch III, le NMAAHC n’est plus un rêve, mais une réalité qui m’a aussi questionné : à quand un tel édifice en France ou pourquoi pas en Europe ? L’Espagne, le Royaume Unis et le Danemark ont aussi eu une place importante dans cette sombre histoire mondiale. L’histoire de la traite négrière ne se limite pas à l’Amérique et aux noirs américains. Je n’ai pas la réponse à cette question, éminemment politique. J’espère qu’un jour, nous pourrons en tout cas regarder notre histoire en face, au lieu de la fuir.

Si vous voulez en savoir plus sur le NMAAHC, je vous invite à patienter un tout petit peu, pour que je vous la raconte de l’intérieur. N’hésitez pas à partager vos impressions en commentaire.

 

*Si vous souhaitez savoir quelles sociétés ont participé au finacement du NMAAHC, liste complète ici

Gladys
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7 Discussion to this post

  1. Benjamin dit :

    Gladys, il y a une partie de réponse à ton questionnement du dernier paragraphe. En France, il existe un musée à Nantes : le mémorial pour l’abolition de l’esclavage, plus qu’un mémorial en fait c’est un vrai musé (qui a couté des millions d’euros, un truc sérieux quoi). Je ne l’ai pas visité, car il a ouvert ses portes il y a quelques années seulement, mais il semble etre bien conçu. Il se focalise précisement sur l’histoire de l’esclavage, mettant justement le passé de la France (et de la ville de Nantes) face à son histoire.

    J’ai lu que l’idée de créer ce musée est venue après qu’une statue commémorant l’abolition de l’esclavage ait été vandalisée à Nantes.

    Donc tu peux prendre un billet de TGV pour Nantes et tu nous écris un article sur ce musé Made In France 🙂

    http://memorial.nantes.fr/

    On a side note, ça nous a fait plaisir d’avoir ta visite l’autre jour. Peace out.

    • Gladys Gladys dit :

      Merci Ben,

      Je vais regarder et mettre à jour l’article 🙂
      Bon point, en effet !

    • Gladys Gladys dit :

      J’étais contente de vous voir aussi.
      Les enfants ont telllllemennnntt grandi 🙂

    • Gladys Gladys dit :

      Je viens de regarder et ce n’est pas un « musée ». C’est une esplanade, une sorte d’immense « monument aux morts » amélioré si on peut dire ça. Par contre, il y a le Mémorial ACTe en Guadeloupe qui a été récemment inauguré et jouerait davantage cette fonction. Maintenant j’en
      discutait avec quelqu’un qui y a été et semblait dubitatif. Il n’a pas souhaité partager son commentaire et m’a invité à aller voir.

  2. Benjamin dit :

    « Question éminemment politique »

    >>

    « L’esclavage fait partie de notre histoire. Nantes fut le premier port négrier français au 18e siècle. La ville fonda alors une partie de sa richesse sur cet odieux trafic que nous reconnaissons aujourd’hui comme un crime contre l’humanité. Pendant longtemps, Nantes a détourné le regard de ce passé jusqu’aux années 1990, où nous avons décidé de le regarder en face. Nous l’avons alors exhumé, exploré, analysé, compris, assumé. Nous avons ainsi libéré notre mémoire. L’exposition Les Anneaux de la Mémoire, en 1992, fut le symbole de cette prise de conscience collective. Assumer un tel passé, sans esprit de repentance, permet aujourd’hui de mener nos combats les yeux grands ouverts. Le Mémorial porte cette volonté politique forte. Il ne s’agit pas d’un nouvel acte de contrition, mais bel et bien d’un appel à se souvenir des combats passés pour se projeter dans l’avenir, lutter contre toutes les formes d’esclavage moderne et d’aliénation des droits de l’Homme afin de construire un monde plus solidaire. En élevant le Mémorial sur les bords de la Loire, au cœur de la ville, là d’où partirent tant d’expéditions négrières, en lui donnant la forme d’un geste artistique monumental relié au palais de justice par la passerelle Victor-Schœlcher, nous rappelons que la lutte pour la liberté et la dignité de tout être humain est une cause fondamentale qui engage notre idée de la société. Le Mémorial est une nouvelle étape pour comprendre notre histoire et témoigner de l’avenir que nous voulons construire ensemble. Des salles du Musée du Château des ducs de Bretagne consacrées à la traite, en passant par le Bouffay, l’île Feydeau et le quai de La Fosse, il prend toute sa dimension dans un parcours de mémoire qui s’ancre dans la réalité historique de la ville. Ce Mémorial, qui par son ampleur est unique en Europe, est un message de tous les Nantais, de tous les habitants de notre métropole, de notre département, de notre région à ceux qui, partout dans le monde, partagent cette histoire, ces luttes, et ces combats. Je forme le vœu qu’il devienne ce lieu de connaissance et de conscience pour les plus jeunes générations. Alors le Mémorial aura tenu ses promesses : il sera ce lieu vivant de ralliement et d’engagement collectif pour perpétuer la mémoire des combats passés et poursuivre notre lutte pour la reconnaissance et la promotion des droits de l’Homme.

    M. le Député-Maire de Nantes »

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